Ce dont on ne peut parler, il faut le taire, disait Ludwig Wittgenstein, qui aurait peut-être mieux fait de se taire ce jour-là. D'autant qu'aujourd'hui, son affirmation n'est plus très vraie, c'est ce dont on peut parler qu'il faudrait taire. Car parler, on le peut, tout le monde le dit d'ailleurs : tu peux parler, nous disposons tous de la liberté d'expression, alors allez-y, vous pouvez y aller, exprimez-vous. Les gouvernants ont raison de se gausser avec mépris quand on dit la liberté d'expression menacée. On peut effectivement tout dire, il y a de la place pour l'insulte, pour la critique radicale, pour la protestation, pour la discussion, ne vous inquiétez pas, la parole se porte bien, dans une sorte d'équivalence généralisée où enfin elle se transforme en ce qu'elle aurait dû être dès l'époque de Wittgenstein : une marchandise. Toutes les options sont donc ouvertes, allez-y parlez, ça nous intéresse ce que vous dites, ce que vous pensez, c'est important, comment voulez-vous sans cela qu'on définisse des stratégies de marketing ? Le capitalisme est parfaitement écologique, il se livre à une écologie de la pensée dans laquelle il recycle allègrement toutes les critiques de la société et du pouvoir. C'est fini l'opposition du « cause toujours » de la démocratie avec le « ferme ta gueule » de la dictature, non aujourd'hui c'est « parle », parle, on t'écoute, oui vraiment, ça nous intéresse, dis ce que tu as à dire, on en a besoin, on a besoin de ce que tu dis et de ce que tu penses, surtout si c'est particulièrement critique, il faut qu'on l'intègre, qu'on l'ingère, qu'on l'absorbe, qu'on se l'approprie définitivement pour mieux le transformer en ce que ça aurait toujours dû être : un moyen de reproduction du capitalisme. Tu peux aller aussi loin que tu veux, ne t'inquiète pas ! Ça te fait du bien de dire « nique la police » ? Tu as raison, vas-y, répète, be yourself, d'autant que dans « nique », il y aussi une marque que tu pourras porter désormais comme la marque du rebelle. Tu veux lancer des appels à la révolution parce que tu trouves la société profondément injuste ? Mais tu as raison, il faut faire la révolution, are you ready ? De toute façon, si tu ne viens pas à la révolution, c'est elle qui viendra à toi, tu n'as qu'à te laisser faire, commence par porter ton tee-shirt du Che et tu verras, tout ira bien, ce sera ta participation active à la transformation du monde. Tu as raison, parle, exprime-toi, fais un peu bouger le monde, on a besoin de gens qui bougent et qui s'expriment, des gens qui sont créatifs et qui n'ont pas la langue dans la poche !
A ce rythme, L'insurrection qui vient sera bientôt l'un des classiques de la littérature managériale, qu'on lira dans les séances de coaching pour remobiliser les équipes décérébrées des serviteurs du capital. Dire du mal de l'oligarchie d'Etat, critiquer l'injustice du monde, deviendra un nécessaire exercice thérapeutique pour évacuer son stress. Les gouvernants, avec leur équipe d'experts de tous bords, commencent à se transformer en psychologues, quand ils ne sont pas aussi pédagogues, vous le savez, ils sont là pour écouter, pour écouter ce que les vrais gens ont à dire, leurs souffrances, leurs craintes, et pour y répondre, en nous expliquant gentiment pourquoi on a bien raison de parler, de protester, de râler, de manifester, pourquoi notre expression est bien légitime, ils écoutent et après ils expliquent, au lieu de faire bêtement de la politique politicienne, voire de défendre des convictions idéologiques, il ne manquerait plus que ça. Le dernier mot n'est plus à ceux qui parlent, mais à ceux qui écoutent, publicitaires, gouvernants et experts en psychologie, eux écoutent ce que vous avez à dire, ça les intéresse, pas la vérité de ce que vous dites bien sûr, ou l'idée que vous pourriez défendre, non, c'est votre problème qui les intéresse, ce dont vous souffrez, vos symptômes. C'est à ceux qui écoutent que les médias donnent la parole. On peut parler de tout, ils nous écoutent. Donc il faut se taire, il ne faut pas donner à entendre, sinon cela sera immédiatement filtré par la belle écoute politico-thérapeutique et recyclé en slogan ou en prêt-à-penser par les publicitaires et journalistes. D'ailleurs, dans tout ce que je dis, on voit bien que je suis paranoïaque et que je souffre, que je ne suis pas réconcilié avec le monde, que je dramatise à outrance. Parler ne sert plus à rien, la liberté d'expression n'exprime plus rien, sinon l'absence de liberté de celui qui parle. Ce dont on peut parler, il vaut donc mieux le taire. Tout ce qu'on peut écouter, et ingérer, et recycler, et gérer, et traiter, il ne faut pas le donner en pâture au pouvoir, il vaut mieux passer à l'acte et faire un pas de côté. Parler ne sert plus à rien, ce qui déroute l'écoute psychologique, bienveillante et compassionnelle, c'est de faire un pas de côté, de ne pas jouer le jeu : voler des choses insignifiantes dans un magasin, regarder les policiers lorsqu'ils procèdent à un contrôle de papiers, arriver en retard au travail avec le sourire, ne pas se rendre à la convocation des assedic, ne pas faire de soutien à l'école, refuser de s'asseoir dans un avion où on transporte des passagers contre leur gré, peindre des gouttes de sang sur les affiches publicitaires Gap, recouvrir de chewing gum l'objectif d'une caméra de surveillance, être indifférent au président de la République, chanter l'internationale sur le quai du métro à l'heure de pointe, siffler sans arrière-pensée la marseillaise dans les stades, porter une cagoule ou une burkha dans les manifestations, autant de petits gestes de civisme, parmi bien d'autres possibles ou qui restent à imaginer, qu'on peut accomplir dans sa vie quotidienne et qui permettent, petit à petit, sans s'exprimer, de s'en aller lentement du pouvoir. On verra alors, quand les policiers et les psychiatres viendront nous chercher, qu'on n'est quand même pas si libre de s'en aller comme ça, même si on peut toujours dire tout ce qu'on veut dans ce beau monde heureusement démocratique. Mais j'en ai beaucoup trop dit, je me tais.
Par Yves Cusset, et pour Dimitri parce que c'est le seul qui lira jusqu'au bout !

